Google n'était jusqu'ici pas tout à fait resté neutre. Ainsi, lorsque les autorités égyptiennes ont barré l'accès à internet le mois dernier pour tenter de faire taire la contestation, il s'est joint au site de micro-blogs Twitter pour proposer un service de "speak-to-tweet", permettant de passer par une messagerie vocale pour envoyer des tweets.

Ce service visait à "aider les gens à rester connectés en ces temps difficiles", avait expliqué Google.

Mais l'émergence de Wael Ghonim au coeur du mouvement d'opposition change la donne pour son célèbre employeur. Le jeune trentenaire, cadre marketing chez Google, a passé 12 jours aux mains des redoutés services de sécurité d'Etat.

A sa sortie, il a révélé qu'il était l'administrateur, jusqu'ici anonyme, de la page Facebook "Nous sommes tous Khaled Saïd" (du nom d'un jeune homme battu à mort par la police) qui a fédéré des centaines de milliers d'opposants au président. Dès sa libération, il s'est adressé publiquement à la foule rassemblée sur la place Tahrir au Caire, qui l'a accueilli en héros.

"Je suis sûr que la direction de Google est très nerveuse de voir un de ses employés associé publiquement à la politique", estime Charles Skuba, professeur à l'université Georgetown. "C'est une pente glissante", selon ce spécialiste des milieux d'affaires internationaux, car dans ce genre de cas, "il y a souvent plus de risques que d'avantages pour l'entreprise".

Google avait mené une vigoureuse campagne pour la libération de Wael Ghonim, qui a abondamment remercié son employeur dans un message sur Twitter, tout en soulignant que ses actions n'engageaient que lui.

"Mes amis, s'il vous plaît ne créez pas de logos avec des photos de moi en général. Surtout s'il y a le logo de Google dessus", écrivait-il lundi dans un tweet sur son fil @ghonim.

Google s'est pour sa part contenté d'un bref communiqué pour saluer sa libération. "C'est un immense soulagement que Wael Ghonim ait été libéré. Nous lui adressons nos voeux les meilleurs ainsi qu'à sa famille", a écrit la firme de Mountain View (Californie).

Pour Rhonda Reger, professeur à l'école de commerce de l'université du Maryland, "quand un cadre parle, même s'il dit le faire en son nom propre, il reste identifié comme appartenant à une entreprise, et les gens considèrent que c'est la position de l'entreprise".

Pour elle, nul doute que les discussions vont bon train au siège de Google, sur "la position à prendre (vis-à-vis de Ghonim) car on est largement en terrain inconnu".

"Ils ne vont pas vouloir prendre une initiative qui fera ensuite un gros titre du genre: 'Google musèle un de ses cadres'", ajoute-t-elle, "mais je ne serais pas surprise qu'ils ne lui adressent pas la parole". Un cadre a "pour première responsabilité de (...) ne pas nuire à l'entreprise et à la marque", rappelle-t-elle.

Pour Ayman El Tarabishy, professeur de gestion à l'école de commerce de l'université George Washington, Ghonim est "une arme à double tranchant" pour Google, qui s'était fait voler la vedette ces derniers temps par les réseaux sociaux Facebook et Twitter et qui est revenu sous les feux des projecteurs.

Mais, avertit-il, Google "devrait s'inquiéter de la manière dont il sera considéré par le pouvoir quand les choses se calmeront". "Est-ce qu'il sera vu comme un partenaire amical en affaires, ou comme un instrument de la révolte et de la révolution?".