Une représentation théâtrale sur l’une des scènes de sa ville natale, Alexandrie, va marquer profondément «Chaouich Attya», de son vrai nom Ryadh Al Kassabji. C’est au départ une simple annonce murale qui conduisit ses pas vers le théâtre «Al Thagr».
Mais en y allant, sans doute par curiosité beaucoup plus que par autre chose, il sera atteint du virus du théâtre et des arts tout court. Adieu les rêves de gloire sportive, adieu les JO qui représentent le sommet dans la carrière d’un athlète.
Ryadh Al Kassabji, né en 1891 à Alexandrie, avait ce jour-là fait son choix et dessiné un destin pour sa vie. C’est ainsi qu’il s’installe au Caire en 1918. Il cherche par tous les moyens à rencontrer l’homme de théâtre Ali Al Kassar, mettant beaucoup de persévérance. Il se fera présenter finalement au théâtre «Majestic» à Al Kassar qui le soumettra à de longs et exténuants tests. Car le célèbre homme de théâtre a vu dans ce jeune athlète un habile interprète de plusieurs personnages. Cet immense bonhomme brun débarqué d’Alexandrie a fini par intégrer la Troupe Ali Al Kassar qui lui confiait des rôles de méchant, de brute, de méprisable truand. Deux décennies durant, Al Kassabji fait ses armes dans cette troupe. Lorsque, vers la fin des années 1920, le cinéma fait son irruption en Egypte sous une forme organisée et moderne, notre bonhomme est présenté dans plusieurs films d’Al Kassar, dans Sellifni 3 gnïh (Prête-moi 3 livres), il joue un rôle qui lui va comme un gant, celui de boxeur.
Dans Ali Baba et les 40 voleurs, c’est naturellement le rôle de chef de bande qu’on lui confie…

Les deux «pôles
de la sphère»

Sa réputation étant faite, «Chaouich Attya» attire l’attention des plus grands producteurs et réalisateurs.  La concurrence faisant rage, c’est le premier rival d’Ali Kassar, Néjib Rihani l’engage ainsi pour jouer dans certains de ses longs métrages Loobet essit (Le jeu de la dame) et Abou Halmous.
De la sorte, Al Kassabji appartient au cercle fermé des rares comédiens à avoir joué aussi bien pour Ali Al Kassar que pour Néjib Rihani, soit les deux pôles de la sphère du cinéma et du théâtre de cette première moitié du XXe siècle. Il lui arriva même de collaborer dans un même temps avec ces deux monuments, ce qui était impensable alors. Mais Ryadh possédait une telle bonhomie, une si forte personnalité  et un formidable  crédit de sympathie qu’il forçait le respect, l’admiration de toute la planète du théâtre et du cinéma.
Authentique, bien éduqué et doux malgré des airs de rudesse et de sévérité, il était aimé de tous.

Avec Ismaïl Yassine

Evénement marquant dans le parcours artistique de Ryadh Al Kassabji, un parcours truffé de grands moments d’émotion et de plaisir qu’il savait communiquer à ses fans : sa remarquable réussite dans la série de films genre comédie Ismaïl Yassine fi… Le réalisateur Fatine Abdelwaheb lui confia le rôle de «Chaouich Attya» qui allait se confondre avec sa propre personnalité. D’ailleurs, beaucoup de gens le connaissent sous le nom de l’un de ses nombreux personnages qu’il interpréta dans sa longue vie artistique, beaucoup plus que sous son vrai nom.
Pourtant, résistant à la facilité et aux réputations étriquées, Al Kassabji refuse d’être le prisonnier du personnage de «Chaouich Attya» et cherche à varier les rôles au cinéma. C’est ainsi qu’on le verra bouleverser la critique cinématographique par son jeu dans Raya wa Skina.
Il faut signaler qu’Al Kassabji habitait dans la même avenue que Raya wa Skina, à Alexandrie, et qu’il fréquentait assidûment les soirées qu’elles organisaient. Mais notre acteur ne pouvait alors imaginer qu’il fréquentait en fait deux criminelles qui tuaient des dames en série et cachaient les cadavres de leurs victimes au sous-sol.
C’est Ryadh Al Kassabji lui-même qui avait proposé ses services, lorsqu’il apprit que le réalisateur Salah Abou Seïf préparait un film qui narre l’étrange histoire de Raya et de Skina, Chaouich Attya lui raconta tout ce qu’il savait sur les deux tueuses en série du moment qu’il les avait longtemps fréquentées.
Abou Seïf demanda au grand écrivain Néjib Mahfoudh, lequel était chargé du scénario du film, d’écouter les histoires rapportées par Al Kassabji sur le compte de Raya et Skina. Voilà pourquoi notre bonhomme a parfaitement réussi à camper le personnage de Hassaballah, le mari de Raya.

Paralysie et larmes
sur un plateau

Autre rôle dont pouvait se flatter Ryadh Al Kassabji, celui joué dans Attariq al masdoud (l’impasse) de Salah Abou Seïf également.
Ce long parcours artistique se poursuit jusqu’à sa maladie dans les années 50. Il sera atteint de ce qui ressemble à une paralysie quasi totale et ne quittera plus sa maison.
Il arrêtera, la mort dans l’âme, sa carrière artistique. Une sévère condamnation, en fait, pour cet être qui voua toute son existence au théâtre et au cinéma.
Le grand cinéaste Hassen El Imam l’invite pourtant un jour à interpréter un rôle important dans l’un de ses films. Il envoie chercher Al Kassabji qu’on ramène dans une voiture de service. Le grand comédien se présente au studio sur une chaise roulante. Dès que ses yeux tombèrent sur le plateau, les caméras, l’éclairage, les acteurs et les actrices… il explose dans un de ces instants de douleur et d’impuissance.
Ses larmes arrachent une touchante communion de tous les présents, jusqu’au réalisateur Hassen El Imam qui verse de chaudes larmes, lui qu’on ne voit presque jamais pleurer.
Mais la mort (le 25 avril 1963) ne ménagera pas longtemps Ryadh Al Kassabji, décédé quelques jours après son apparition sur le plateau conduit par Hassen Al Imam. Et c’est l’artiste Hend Rostom qui se charge de payer les frais des funérailles. Car, ultime douleur dans la vie d’un artiste qui sacrifia tout pour sa passion,  Chaouich Attya terminera sa vie dans le dénuement.
Tahar MELLIGI

Source: La Presse