Par sociétés secrètes, j’avais compris «sectes» du même type que les loges maçonniques et autres frairies du genre. Je m’étais donc empressé de répondre par la négative. Serge Hautain avait alors précisé qu’il voulait savoir s’il existait encore des associations religieuses se prévalant de la doctrine d’El Hallaj.

Référence à El Hallaj

«Oui, avais-je alors répondu, il y a encore en notre Tunisie des confréries de soulamiya et de aâissaouiya…». «Mais oui, s’écria-t-il, ce sont bien là des ‘‘sociétés secrètes’’, régies par des règles ésotériques dont le sens n’est pas connu du vulgaire».
Je n’avais pas cherché à approfondir ce thème avec ce «pauvre homme» affligé de contorsions atroces dès qu’il se mettait à parler ou voulait écrire, convulsions qui étaient peut-être le résultat d’une ingérence intempestive de sa part dans un domaine appartenant «aux autres gens». Mais la question qu’il m’avait posée m’était restée en mémoire.

Que sont les confréries ?

Les confréries constituent-elles des associations autres que mystiques ? Mais d’abord, qu’est-ce que le mysticisme ? C’est, avons-nous appris, «une doctrine métaphysique, religieuse, d’après laquelle la perfection consiste en une sorte de contemplation qui va jusqu’à l’extase et unit mystérieusement l’homme à son Dieu…»
L’ascèse de notre Abou-Saïd-El-Béji et de ses disciples projette une certaine clarté sur cette définition.
Toutefois, qu’en est-il des confréries qui, de nos jours, s’organisent en kharja (2) périodiques à partir de leur zaouia et se rendent à son mausolée pour manifester leur fidélité à son enseignement ? Respectent-elles toujours sa tariqa, la glorieuse voie mystique à laquelle il doit son surnom de Raïs-el-Abhar ?

Un rituel spectaculaire

Chacune des confréries dispose de son propre rituel, réglé par le panégyrique particulier consacrant les vertus révélées de leur «patron» et dont elles estiment suivre la tariqa. Je vais toutefois me borner à décrire une des séances (hadhra) auxquelles il m’avait été donné d’assister, notamment à l’occasion des m’bita (veillées) organisées lors des mariages traditionnels. La confrérie des âaissaouiya se distingue par des attitudes spectaculaires, dont le peuple est friand. Des gesticulations rythmées accompagnent son rituel, et elles ont peut-être une origine chamanique ou animiste.
Les membres qui font partie de cette confrérie doivent subir, au préalable, un rituel initiatique et opter pour un totem auquel ils désirent pouvoir s’identifier : lion, autruche, épervier, chameau. Lors de son initiation, le nouveau venu, parrainé par deux des «frères» de la confrérie, est soumis à un rite d’obédience : le sheïkh de la confrérie, qui représente l’autorité spirituelle à laquelle tous les «frères» sont subordonnés, fait le simulacre de lui cracher dans la bouche après lui avoir murmuré à l’oreille, le mot secret initiatique. C’est seulement à partir de ce rituel que le mourid, c’est-à-dire le novice, l’aspirant, est admis à participer à la hadhra qui permet d’atteindre à l’état d’exaltation requis…

Bien que les pratiques des aâissaouiya soient condamnées par l’orthodoxie musulmane, les zaouia consacrées au fondateur Sidi Ali Ben Aïssa sont nombreuses dans les agglomérations tunisiennes : Zaghouan, Medjez El Bab, Ras-Jbel, Ariana…
C.B.A.
(A suivre)


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(*) A la mémoire de notre ancien collaborateur feu Chadly Ben Abdallah - voir La Presse du 16 octobre 1995

Notes
(1) «Fantasia», poèmes, par Chadly Ben Abdallah, éditions Janus, Paris, 1956
(2) Certaines kharja étaient particulièrement imposantes : Kharjèt Zouwawoua, Kharjèt Sidi Ammar (Ariana), Kharjèt Sidi Ali El Hattab… Etendards au vent, ces processions, qui avaient lieu en été, se donnaient rendez-vous à Sidi Bou Saïd. La zaouiya consacrée à ce vénéré mystique polarisait alors la ferveur des foules venues de tous lieux, lesquelles d’ailleurs, contribuaient par la libéralité de leurs offrandes en nature (pain, couscous…) à l’entretien des «frères» durant leur séjour dans le mausolée du «saint des saints» Abou Saïd el Béji, Raïs el Abhar !…
Les confréries les plus notoirement connues en Tunisie sont celles de :
- Sidi Abdessalam (soulamiya)
- Sidi Abdelkader (Qadiriya)
- Sidi Abderrahman (Rahmaniya)
- Sidi Ahmed Tijani (Tijaniya)
- Sidi Ali Azzouz (Azzouzia)
- Sidi Belhassen Ech-Shadhouli (Chadhiliya)
- Sidi Ali Ben Aïssa (Aïssaouiya)
- Sidi Bou Ali Es-Sounni (Alyouiya)…

Source: La Presse