Cette plante annuelle, dont la feuille ressemble, à s’y méprendre, à celle du trèfle, et qui sert surtout de fourrage, est pourtant toute de vertus bâtie. Pour les habitants des campagnes en tous les cas, le fenugrec est la plante qui entretient la santé, aiguise l’appétit et, n’en déplaise aux citadins qui en abhorrent l’odeur, tient lieu de médicament en diverses occasions. C’est pourquoi le moment de la récolte du fenugrec est, pour les paysans, aussi important que celui de toute autre légumineuse. A maturité, la plante qui se contente d’un sol ordinaire, et dont la taille peut atteindre les 60cm, est chargée de gousses, pouvant contenir jusqu’à vingt graines anguleuses, de couleur jaune foncé virant au brun. Souvent, ce sont les femmes qui sont responsables de la récolte et du battage des gousses. Ces dernières, une fois récoltées, sont mises à sécher, puis battues pour en délivrer les graines. Ecrasées, celles-ci laissent échapper une forte odeur voisine de celle du cèleri, insupportable pour certains, très agréable pour d’autres.  Les Tunisiens, ou du moins une bonne partie d’entre eux, possèdent une longue expérience de la plante. Et pour cause ! Car on dit que le fenugrec est originaire d’Afrique du Nord et du  Moyen-Orient où il a commencé à être cultivé au VIIe siècle avant notre ère. Chez les Egyptiens qui en font jusqu’à nos jours bon usage, il servait à embaumer les morts et à purifier les lieux de culte. Quant aux gladiateurs romains, ils croyaient dur comme fer qu’il possède des fonctions divines pouvant les aider à vaincre l’adversaire. A l’instar de beaucoup d’autres plantes, de sa région d’origine, le fenugrec s’est rapidement étendu à l’Inde puis à la Chine où il aurait fini par être utilisé comme condiment et médicament à la fois. Aujourd’hui encore, la pharmacopée indienne et la médecine traditionnelle chinoise en sont pleines.

La pleine
mesure médicale

Car c’est en usage médical que le fenugrec trouve sa pleine mesure. Reconnu pour son activité hypoglycémiante, le fenugrec réduit les taux de glycémie, de cholestérol et des triglycérides. Pour la recherche scientifique, la plante ouvre ainsi des perspectives intéressantes dans le traitement des facteurs de risque cardiovasculaires. Autre espoir et non des moindres, elle pourrait avoir un rôle préventif important sur l’apparition de certains types de cancers, en particulier du colon, du sein et de la vésicule biliaire. La recherche scientifique est également active quant au rôle que pourrait avoir le fenugrec sur le diabète. Ainsi, des études cliniques ont prouvé l’impact du fenugrec sur la régulation du taux de glucose sanguin dans certains types de diabète. Partout où elle fut utilisée depuis quelque 2.500 ans, la plante est connue pour ses propriétés stimulantes, ce que la Commission européenne confirmera en 1990 en approuvant l’usage médicinal des graines de fenugrec pour stimuler l’appétit et en usage externe, pour soulager l’inflammation. En Allemagne, le cataplasme à base de graines broyées sert à soulager les douleurs rhumatismales et névralgiques ainsi que les inflammations cutanées. Dans les pays du Maghreb, des graines de fenugrec avalées avec de l’eau sont un remède infaillible pour stopper une diarrhée. Pour les Maghrébines, les graines de fenugrec sont en quelque sorte magiques, car, et outre leur effet stimulant, elles tiennent un rôle important au moment de l’accouchement et de l’allaitement. Au Nord-Ouest, et avant que les femmes ne prennent l’habitude d’accoucher dans un lieu hospitalier, il était d’usage de leur faire avaler, à partir des premiers cris de douleur, de grandes tasses de tisane de fenugrec pour accélérer les contractions. La recette est utilisée également pour avorter. La science en confirmera par la suite l’effet stimulant sur l’utérus. D’autre part, toute la région du Nord-Ouest et la zone frontalière avec l’Algérie avaient pour habitude d’offrir à l’accouchée un plat cuit à base de graines de fenugrec, de dattes, de tomate séchée et de m’hammess (petites boules roulées à base de farine de blé). La préparation est censée favoriser la montée du lait chez la femme allaitante, croyance que l’on retrouvera dans toute la région du Maghreb, au Moyen-Orient et en Inde. Dans les mêmes régions, le fenugrec est fréquemment utilisé pour «nettoyer et purifier le sang».
Autre qualité, autre usage, celui de la lotion de graines de fenugrec pour stopper la chute des cheveux. Il suffit de regarder sur le Net pour le vérifier. Des centaines de jeunes et de moins jeunes, des hommes mais aussi des femmes, rongées par la peur de perdre leurs cheveux, se rabattent sans cesse sur ladite lotion (v. recettes) que l’on dit efficace.

Du pain à base
de fenugrec

En cuisine, le fenugrec, et s’il n’y est pas totalement absent, n’y occupe pas pour autant la place que l’on reconnaît à d’autres légumineuses. La forte et tenace odeur qui le caractérise en serait la cause première. Cela ne l’empêche pas de figurer au premier plan de quelques préparations. Ainsi, et de nos jours, des habitants de la région de Sfax, notamment les Kerkéniens, continuent encore à préparer un pain, totalement à base de graines de fenugrec broyées. En Egypte et en Inde, il entre dans la composition du pain à des proportions diverses. Au Maroc, l’usage du fenugrec est autrement plus important, car non seulement ce dernier fait la part belle à une sorte de mélange d’épices —à l’instar du ras el hanout chez nous—, il intervient également, en bonne proportion, dans la préparation d’un plat, «la terda» ou «tagine de récupération», spécifique à la région de Marrakech. En Inde, où les feuilles s’emploient comme des feuilles d’épinard, les graines sont soit grillées puis réduites en poudre, soit ramollies dans l’eau puis réduites en purée. Dans les deux cas, elles servent à préparer le «massala», un plat réputé en Inde.

Fadhila Bergaoui

Source: La Presse