Les rumeurs, les histoires les plus cruelles l’ont poursuivie toute sa vie.

 

La rançon de la gloire

 

Est-ce la rançon de la gloire ? Sans doute, car la reine incontestée des Fawazirs ramadanesques a vécu une grosse part de son existence pour ses fans.

Une existence à l’enseigne d’un étonnant paradoxe : bien-être, richesse et douceur de vivre d’un côté, douleur, questionnements et drames de l’autre.

Sa vie a été un scénario écrit par le destin depuis sa rencontre avec Abdelhalim Hafez qui lui a prédit une réussite fulgurante.

Shérihane, «Chéry» pour les intimes, est née avec une cuillère d’or dans la bouche. Une fée veillait sur son enfance.

 

Qui est Shérihane ?

 

Le 6 décembre 1964 naissait au quartier Ezzamalek du Caire une fille au foyer de Mme Awatef Hachem, ou Awatef Khorchid, comme on l’appelait, et de Ahmed Abdelfattah Chalkani, un avocat et grand homme d’affaires. Shérihane aura un frère, Omar Khorchid, le grand guitariste, et deux sœurs : Jihène, mariée plus tard à un animateur de télévision, Fayez Ezzour, et Haneïda, épouse du réalisateur Karim Khaïreddine.

Mais son père se séparera de Awatef Hachem qui jettera tout son amour sur Shérihane, devenue l’épicentre de sa vie. Elles voyageront ensemble dans les plus grandes capitales du monde et «Chéry» hébergera dès son plus jeune âge dans les plus grands palaces.

 

A 10 ans

 

A l’âge de dix ans, Shérihane intégrera l’école du ballet et passera à la télévision très jeune. Sa mère ira jusqu’à lui ouvrir une société de production avec son propre argent car elle était très riche.

La jeune prodige passera trois ans à l’institut de danse et de ballet de Paris. Elle apprendra la danse espagnole, le flamenco et la claquette des mains d’Ibrahim Baghdadi.

En 1973, elle interprétait déjà un rôle dans le film Al Moojiza (le miracle).

Chéry se fait ainsi connaître très tôt dans les milieux des arts et du spectacle.

Elle interprétera des rôles dans les longs métrages : Rihla hadïa (un voyage tranquille), Batal eddawri (le champion de la compétition) et Daouni aïch (laissez-moi vivre).

Sa mère produira à son intention plusieurs films : Qitta ala nar (une chatte sur le feu), Al khboz el morr (le pain amer), Al moutacharidane (les deux vagabonds), Raya wa skina et Al adhra wal chaâr el abiadh (la vierge et les cheveux blancs).

 

Combat judiciaire

 

Shérihane jouera le premier rôle dans le feuilleton Nar wa doukhane (le feu et la fumée), un mois avant la mort de sa mère qui a été tout dans son existence. Cette cruelle disparition aura l’effet d’un séisme sur sa fragile âme d’autant que Awatef Hachem ne lui refusait rien, projetant même de lui ouvrir un théâtre de spectacles portant le nom de Shérihane. Awatef a longtemps mené une lutte impitoyable contre son cancer à la gorge. Mais la bataille était déséquilibrée.

Après la disparition de l’être le plus cher, la jeune actrice mènera un long combat judiciaire pour prouver sa filiation. Les héritiers d’Ahmed Abdelfattah Chalkani lui déniant sa descendance de richissime avocat et homme d’affaires qui légua une fortune immense à ses héritiers.

A quinze ans, déjà, la vie de ce superbe papillon des scènes a basculé dans le tragique avec la disparition dans un accident de la circulation de son frère Omar Khorchid qui a été pour elle un père et un intelligent promoteur de sa carrière artistique. Le 29 mai 1981 a été une date tragique pour elle : Omar décédait dans un accident de voiture où il avait à ses côtés sa troisième épouse Diana (Miss Liban).

Au même moment, les salles de cinéma du Caire projetaient deux films du grand guitariste et acteur : Al arrafa (la voyante) et Dommou fi leïlet zafaf (des larmes dans la nuit de noces).

L’histoire des deux films était prémonitoire : Omar Khorchid y mourait à la fin.

 

Le frère et le père

 

Une voyante avait même prédit une mort dans un accident de la route lorsque Omar lui ouvrit son cœur lors du tournage du film La voyante.

Omar a eu une vie pleine, se mariant en fait quatre fois avec Amina Essokni, avec l’actrice Mervet Amine, avec Dina, donc Miss Liban, et avec Maha Abou Aouf, membre du groupe «Four M». Il représentait un idéal de grâce, d’élégance, de sensibilité et de générosité au regard de Shérihane.

Le coup a été terrible pour elle. Elle ne s’en relévera presque jamais. Une profonde tristesse, une blessure inguérissable l’accompagnant pour le reste de sa vie malgré les sourires jetés par-ci par-là, un peu superficiellement de façon commerciale.

Plusieurs rumeurs souilleront la réputation de Omar après sa mort, certains journalistes écrivant qu’il avait accepté de jouer à Al Qods. «Non, il a toujours répété qu’il ne jouera à Al Qods qu’une fois libérée et devenue capitale de l’Etat palestinien arabe», a répliqué Shérihane.

 

Accusations

 

Sandrella (Cendrillon) a connu un succès fulgurant, mais au fond factice, dans sa série de Fawazirs. Mais elle s’investissait à fond dans son art. Le réalisateur Khairy Bichara l’avait pourtant avertie un jour sur les risques qu’elle prenait pour sa santé en acceptant de jouer les rôles les plus dangereux, au lieu de confier les séquences les plus exigeantes à sa doublure.

Elle n’échappera pourtant guère aux accusations des envieux qui disaient qu’elle entretenait des relations avec des richissimes arabes pour leur soutirer de l’argent.

Son audace la poussera à accepter de camper le rôle d’une femme quinquagénaire dans le film Jarimatou charaf (un crime d’honneur), réalisé par Adel El Aâssar, aux côtés de Kamel Chénaoui qui sera son compagnon préféré dans la majorité de ses productions.

Dépensière sans compter, elle se procurait ses costumes pour les Fawazirs à des prix faramineux. La critique lui reprochera d’ailleurs cette propension à se vêtir de paillettes et d’habits des mille et une nuits, au mépris de la condition sociale modeste de la majeure part des téléspectateurs.

 

Une artiste complète

 

Shérihane a toujours reconnu devoir son succès à sa mère qui a tout sacrifié pour en faire une star incontestable.

Au théâtre, elle doit beaucoup, de son propre aveu, à Mohamed Sobhi. Au cinéma, à Houssine Kamel, et à Fehmi Abdelhamid sur le petit écran. Elle considère que ses meilleures productions coïncident avec les feuilletons Sir el qarïa (le secret du village), Daouni aïch (laissez-moi vivre) et Roubou dassa achar (un quart de douzaine de malfaiteurs).

Elle avouera un jour : «Je suis une artiste complète qui sait incarner n’importe quel rôle. Je ne présente que ce qui plaît réellement aux gens».

Née pour être artiste, elle n’aura pour tout aiguillon que la réussite de ses œuvres artistiques.

Pour tromper les blessures de la vie, Shérihane sut indifféremment garder un sourire et une expression nonchalante de joie de vivre.

 

Tahar MELLIGI

Source: La Presse