Eh bien, non ! née a Mahalbet à Beyrouth, elle a fait ses études primaires à l’école Saint- Antoine à enamila.

Issue d’une famille modeste, Samira garde secrète sa date de naissance. Comme si elle insistait pour faire perdre trace du poids des années sur un physique généreusement doté et qui en fait tourner plus d’une tête.

La première expérience artistique a été accomplie à Radio-Beyrouth. Mais c’est en fait la radio jordanienne qui signera son premier succès. Sa première chanson a été Meskin ya kalbi yama tlawâat (pauvre cœur, combien tu as souffert), alors que son premier film avait pour titre Mawled Errassoul (la naissance du prophète).

Le premier feuilleton auquel Samira Taoufik a participé est intitulé Farès wa noujoud (un cavalier et le désert).

 

Amoureuse de Férid Latrache

 

Toute jeune, elle aimait le chant de Férid Latrache, notamment sa première chanson «Ya ritni tir» (J’aurais tant aimé être un oiseau) composée par Yahia El Lahabidi.

Elle a appris la musique auprès d’Albert Ghaoui, un cythariste libanais décédé dans un accident de voiture. Il lui fera connaître Taoufik Bayoumi qui aura une influence marquante sur sa carrière.

Il faut rappeler que pendant son enfance, la voix de la «bédia» ne chantait que lorsqu’elle se trouvait au sommet d’un arbre particulier qui se trouvait à côté de sa maison. Elle s’installait là-haut perchée entre les branches et donnait libre cours à sa passion : chanter ! Passant un jour par là, Albert Ghaoui l’entendit fredonner ses airs favoris. Il en resta interloqué. On lui montra sa maison où il alla rencontrer son père pour lui demander de la prendre en charge, en lui apprenant le chant et la musique.

Deux mois durant, la requête de Ghaoui a été repoussée avant que le père cède devant l’insistance du joueur de cythare.

Lorsqu’on lui demanda de chanter en public, la jeune Samira refusa catégoriquement. Et c’est sur sa scène préférée, sur son arbre fétiche, qu’elle accepta de le faire pour son premier «casting».

Mais, avec le temps, elle apprendra à chanter devant Albert Ghaoui, son mentor et enseignant. Celui- ci lui fera connaître Taoufik Bayoumi, un musicien égyptien installé au Liban dont le mérite sera énorme car il lui apprendra les tawachih, les vieux adouar.

Lors de son premier essai à la Radio, elle interprétera une chanson de Taoufik Bayoumi Meskin ya kalbi yama tlawaât. L’examen a été réussi.

En terminant son casting, Samira a été surprise de voir le luthiste Elyès Katnib bondir de son siège pour aller l’embrasser, lui prédisant une grande carrière artistique.

 

Le surnom de la réussite

 

Mais, trop jeune pour se mêler à ces milieux un peu particuliers, Samira vit ses parents lui interdire de continuer à fréquenter la Radio libanaise où elle n’avait alors mis les pieds qu’une ou deux fois.

Elle reprendra sa jeune carrière beaucoup plus tard à la Radio syrienne où l’avait conduite le même Taoufik Bayoumi.

De son vrai nom Samira Crémona, la jeune artiste sera baptisée Samira Taoufik lors d’une visite à la maison de Taoufik Bayoumi.

Lorsque la question de son nom artistique se posa ce jour-là en présence de son père, l’artiste égyptien eut cette réflexion : Ettaoufik min Allah (le succès viendra avec la bénédiction de Dieu). Ainsi porte-t-elle, depuis, le surnom de Taoufik (la réussite en arabe).

 

Premier concert

 

Le premier concert public, auquel elle avait prit part, s’était tenu au village de Aïnata. Samira y chanta Khafif errouh (le sympathique) qui allait lui ouvrir les portes de la Radio jordanienne. Car, la chanson était composée par le Jordanien Taoufik Ennemri, venu à Beyrouth préparer les festivités de l’inauguration de Radio-Amman. Le vice-directeur de la station qui allait débuter ses retransmissions, Salah Abouzid, lui aussi en visite dans la capitale libanaise, insista pour que la jeune artiste, encore inconnue, soit de la délégation libanaise pour Amman qui comprenait Souad Mohamed, Sabeur Essafh, Nasri Chams-Eddine, Souad Hachem, Taoufik Bacha…

Samira Taoufik se rappelle que les frères Rahabani, chargés d’arrêter la composition de la délégation, essayèrent de dissuader Sabri Chérif, le chef de délégation, d’emmener avec lui à Amman la jeune artiste que personne ne connaissait encore. Mais Chérif a tenu à ce que Samira effectue le voyage.

Pourtant, en plein gala à Amman, les musiciens feront tout pour faire échouer cette artiste novice. Samira descendit de la scène avec des larmes plein les yeux, vaincue par les envieux et les intrigants. Mais Salah Abouzid était là, vigilant. Il s’est aperçu comment les artistes confirmés complotèrent contre la jeune Beyrouthine qui faisait ses premiers pas. Le lendemain, il l’invita à chanter à un gala auquel assistait le Roi Husseïn de Jordanie. Samira Taoufik excella ce soir-là dans son registre préféré, les mawawil et chants bédouins. Elle tenait sa revanche dès lors, Abouzid ne ratera aucune occasion pour l’inviter régulièrement à Amman pour les galas de folklore jordanien, dont elle apprendra un large répertoire.

Sa célébrité se renforcera grâce à ses passages, de plus en plus fréquents, à la Radio jordanienne.

 

Un gala sur la ligne de démarcation

 

Samira Taoufik fera connaissance avec Mohamed Abdelwaheb au casino «Padulla».

Le musicien des générations y était allé spécialement pour entendre sa voix.

Elle chantera par la suite une composition de Férid Latrache dont elle avait fait la connaissance à Paris, lors du tournage du film Badaouia fi Baris (Une bédouine à Paris), «Bï el jamel ya Ali» (Vends le chameau eh Ali).

 

Au Caire, pour la 1ère fois

 

Son premier concert au Caire, elle le présentera en compagnie de Abdelhalim Hafedh qui deviendra un de ses amis les plus fidèles.

Elle présentera une seule fois un sketch Nabaâ essaâda (Aux racines du bonheur) avec Feyrouz. Elle chantera par la suite beaucoup de compositions des frères Rahabani. Al Badaouïa al achiqa (La Bédouine amoureuse), réalisé par Niazi Mustapha, a été le premier film qu’elle joue. A ses côtés figurait Kamel Chennaoui.

Longtemps, pendant la guerre civile, Samira Taoufik a nourri le rêve de chanter sur la ligne de démarcation séparant les belligérants, les musulmans et les chrétiens, en présence des deux communautés. Cette guerre l’avait en effet énormément fait souffrir car elle était fière de porter la nationalité libanaise malgré toutes les rumeurs colportées sur son compte à ce sujet.

Ainsi raconta-t-on longtemps que son grand-père maternel était un Maltais installé à Beyrouth et qui avait fini par obtenir la nationalité libanaise.

On alla jusqu’à colporter sur son compte des histoires guère drôles du genre : elle ne serait pas la fille de son père; elle se serait mariée avec un tel ou un tel…

La «Bédouine brune» reconnaîtra que «la chanson jordanienne où elle excelle est au fond le chant bédouin authentique. Porter la ibaya (djellaba orientale) me rend encore plus fière de mes origines. Sur scène, avec cet habit, je me sens souveraine, capable de commander et de tout réussir», glisse-t-elle avec le sourire.

Samira Taoufik n’a jamais compté beaucoup de relations artistiques : «Je n’ai en vérité que deux amies que je respecte beaucoup dans notre milieu, la grande actrice Hend Abi Elamaâ et la sympathique Fériel Karim», reconnaît-elle.

Le chanteur qu’elle aime le plus entendre reste son grand ami Abdelhalim Hafedh, dont elle se rappelle les visites qu’il lui rendait chaque jour lorsqu’elle a été admise dans un hôpital : «Un homme généreux et sincère», se rappelle Samira Taoufik qui ne nourrit aucun complexe, pour avoir si souvent chanté dans les cabarets. «Cela prouve que j’avais confiance en mon talent, en mon art et en mon métier. Je me produis là où je dois le faire, sans complexe, mais aussi sans envier quiconque, car j’ai du respect pour chaque artiste qui réussit dans sa carrière et fait son boulot de son mieux», conclut la bédouine brune qui a marqué de son empreinte la musique arabe.

 

Tahar MELLIGI

Source: La Presse